“Abattez le mur !”

C’est la drôle histoire d’un monde qui a le sens des commémorations, et qui sait donner à ses héros la place particulière qu’ils méritent dans le panthéon si élitiste de la Mémoire..

Un monde vacillant sur ses acquis d’hier, fragilisé par les bouleversements de cette époque rapide qui semble prendre plaisir à réécrire le sens des choses, en imposant subtilement sa propre transformation à une humanité désensorisée, perdue et inquiète.. L’humanité a perdu la maîtrise de la marche de l’Histoire, elle est en ce début de siècle la spectatrice angoissée des accélérations du temps, craintive de cette incertitude ambiante vers laquelle elle est menée sans management..

Et lorsque l’on ignore où l’on va, la sagesse voudrait que l’on se retourne sur ce que l’on a été afin de puiser dans ce passé lourd de vérités, l’énergie nécessaire pour se projeter vers l’avant, le futur, l’avenir.. L’euphorie des commémorations de la chute du Mur de Berlin, symbolisant l’effondrement du communisme en Europe mais aussi le glas des démocraties populaires, un certain 9 novembre 1989, permet de se satisfaire des luttes ô combien louables de ces ordinaires qui ont su avec un courage exceptionnel faire tomber, dans le dos des politiques, l’unique barrière entre eux et la liberté.. Mais cette leçon de bravoure célébrée montre aussi qu’à cette époque – la nôtre – la prolifération des “Mur de Berlin” touche désormais tous les aspects de la civilisation, au point que les hommes d’aujourd’hui donnent l’effroyable sentiment d’être des bunkers d’individualisme face aux enjeux colossaux actuels, face à des urgences sociales terribles affectant la vaste majorité de leurs congénères..

Que valent les récits d’héroïsme égrenés depuis quelques jours dans les médias à des hommes qui n’ont de cesse de faire preuve de lâcheté devant cet immense Mur de l’indifférence dressé entre les plus nantis et les plus marginalisés ? A quoi bon se souvenir des combats de ces allemands animés de justice qui se sont affrontées à l’adversité d’un Mur réputé indestructible, lorsque l’on conçoit et tolère l’aggravation de la précarité, l’accroissement de la pauvreté, la spoliation des couches défavorisées toujours populaires.. Des “Mur de Berlin”, l’on en voit tous les jours traverser les ruelles, diviser les carrefours.. Ils sont les barrières de la ségrégation sociale, le plafond de verre pour les âmes mal nées, la discrimination raciale dans la poursuite du Bonheur et l’inégalité sournoise des chances sur la base de préjugés imbéciles..

Que dire de ce Mur d’arrogance, de condescendance construit entre les pays riches et les pays pauvres ? Des systèmes de pillage économique au niveau mondial qui plongent dans la famine et la maladie l’autre grande partie silencieusement agonisante de l’humanité ? Des frontières d’où s’élèvent des fils barbelés à l’encre des politiques communes du rejet ? Les Murs de l’incompréhension et de l’intolérance bâtis sur l’exclusion de l’autre, cet intrus, mais surtout sur la stigmatisation politique de l’identité culturelle de cet inconnu qui ne saurait être rien de plus qu’un étranger.. Ces Murs là, debout contre vents et marées, dont le maintien est plus que jamais justifié par l’indispensable repli identitaire, scindant le monde en des inégalités assassines..

Quand les dirigeants mondiaux se recueilleront devant les vestiges du Mur de Berlin, quand ils feront de belles et touchantes déclarations afin que vive la flamme de la dignité humaine, qu’ils se rappellent leur incapacité à pulvériser le Mur de la déshumanisation du capitalisme fou qui a conduit à des attitudes irresponsables, à des situations dramatiques et à des comportements destructeurs.. Du sacrifice de cette dignité humaine tant sacralisée dans les grandes conventions internationales contre la frénésie du chiffre et le culte du bénéfice.. Car derrière les Murs de l’injustice, à l’ombre d’une crise financière aux profits faramineux, survivent des citoyens en souffrance qui n’ont plus la force de creuser des tunnels pour échapper à leur cauchemar, et s’éteignent sous l’indécence clinquante des financiers..

Lorsque les Prix Nobel et le reste des Glorieux s’égosilleront à magnifier les espérances d’un monde plus juste dépourvu de sanglantes déchirures et des haines en plomb, que l’odeur des corps calcinés entourant le Mur de l’impunité érigé sur le cadavre du rapport Goldstone hante à tout jamais leur conscience.. Que les complaintes étouffées venues de l’autre coté du Mur de la honte planté comme un poignard dans le coeur de la Paix au Proche-Orient, poursuivent jusque dans leur sommeil les dirigeants de cette communauté internationale moribonde.. Et tandis que la terre est abreuvée de la folie du modernisme, qu’elle souffre du Mur épais de l’indécision internationale - de Bali à Copenhague - protégé par des intérêts égoïstes, des vies entières disparaissent en même temps que s’envole en pollution notre avenir commun..

Si l’on a la force d’admirer l’héroïsme de tous ces anonymes qui ont bousculé leur destin pour mieux se l’approprier, et qui ont fait montre d’une bravoure extraordinaire dans la conquête de leur liberté, il faudrait qu’en ce jour anniversaire que les hommes, tous dépositaires de cet événement historique, s’opposent à une bunkérisation dangereuse qui nierait cet héritage formidable qu’offre la chute du Mur de Berlin.. Et que l’exigence citoyenne soit désormais résumée en un seul cri, comme un souffle d’espoir, à l’adresse des leaders mondiaux : “Abattez le Mur !”..

 



Le relativisme absolu..

A Claude Levi Strauss..

 

Toutes les civilisations sont équivalentes et aucune d’elles n’a le monopole de l’ordre moral.. A cette époque où il est de coutume que l’on réduise la complexité des cultures à une dangereuse simplification: des “axes du Mal” à “l’immobilisme de l’africain”.. Et que l’on voit dans la profusion des revendications identitaires un choc inévitable des civilisations, il faudrait bien rappeler que toutes les cultures se valent et agissent entre elles comme des vases communicantes au travers desquelles se solidifient la richesse de la diversité universelle..

 

Il n’y a donc pas d’un coté de la rive, les civilisés appartenant à la modernité et liés au mouvement progressif de la pensée, et de l’autre, les sauvages foncièrement brisés par une infantilisation de l’esprit, dépourvus des exigences de la pensée, intellectuellement déstructurés et incapables pour ainsi dire ‘d’entrer dans l’Histoire’.. L’absurdité même d’une telle idée témoigne de l’ignorance marquée par les limites dans la connaissance des autres.. Naturellement, il n’y a pas de civilisés encore moins de sauvages, simplement des civilisations différentes qui se compléteraient et fusionneraient pour franchir le stade suivant de l’évolution.. Nous allons forcement vers un métissage sans précédent qui permettra la disparition des barrières culturelles préjudiciables au vivre-ensemble.. Les derniers réflexes communautaires fondés sur l’inégalité des civilisations sont les signes avant-coureurs d’une annihilation progressive de la haine, un peu comme un serpent décapité qui seraient en proie à ses ultimes convulsions..

 

L’inégalité des civilisations avec ses cultures primitives, ses peuplades et ses infériorités est une chimère née de l’humanisme des Lumières, qui a conduit à l’ethnocentrisme, moteur de la machine coloniale.. Elle a supposé qu’au nom de l’amour pour l’humanité, certains hommes possédant la ‘civilisation’ devaient en faire profiter les ‘bienfaits’ au reste.. Une exigence morale clamée et appuyée par des siècles entiers d’ignorance.. Il aura fallu attendre les travaux d’un Claude Levi Strauss pour que l’ignorance abrutissante des partisans de l’inégalité des civilisations volent en éclat et finissent en lambeaux.. L’introduction de la ‘civilisation’, c’est-à-dire des modes de vie étrangers – essentiellement occidentaux – n’a pas été nécessairement un progrès et encore moins un bienfait.. Car ces modes de vies étrangers ont contribué à anéantir l’équilibre des peuples qui en ont subi la tyrannie barbare, et apporte le désarroi dans leur esprit… Avant le civilisateur avait l’Evangile et l’autochtone la terre, aujourd’hui l’autochtone a l’Evangile et le civilisateur la terre..

L’inégalité des civilisations est une idéologie dangereuse car elle limite dans son essence la possibilité d’une véritable connaissance des autres cultures, et même justifie l’inégalité des hommes.. Penser que cette inégalité des civilisations est possible, c’est autoriser la légitimation de la mise en tutelle définitive des peuples considérés comme inférieurs et des cultures dite ‘arriérées’.. C’est en même temps comprendre mais aussi approuver l’hitlérisme qui au nom de cette inégalité de fait des hommes a normalisé l’émergence d’une civilisation suprême débarrassée de ses tares.. En ce sens, l’holocauste apparaît comme une purge indispensable pour la concrétisation de l’idéal aryen, pour le ‘bien’ de l’humanité, un détail supportable comme le furent la traite negriere, le génocide arménien, l’extinction des indiens d’Amérique, etc..

Considérer l’inexistence d’un ordre moral émanant des civilisations se prévalant d’une certaine supériorité, c’est contraindre les cultures à s’ouvrir dans un esprit de rapprochement en vue d’établir des relations saines, permettant de bâtir un avenir commun.. Ceci tout en prévenant contre d’éventuels conflits qui pourraient être désastreux pour le devenir de l’humanité.. Et c’est également évité de donner des arguments aux délires ségrégationnistes et de creuser l’incompréhension, la frustration des peuples qui sont méprisés..

Il n’existe pas de civilisations bonnes et d’autres mauvaises, il y a seulement des civilisations qui possèdent leur propre représentation et leur interprétation du monde.. Chacune a sa grille de lecture qui lui est familière et sa propre définition des valeurs morales tributaire de son évolution.. Si l’hitlérisme eut triomphé, l’anti hitlérisme eut été considéré comme une perversion et traité comme tel par l’Histoire – qui est toujours en passant écrite par les vainqueurs.. L’ordre moral est fondé sur l’ignorance et l’arrogance caractéristiques fondamentales des civilisations puissantes, c’est l’expression d’un manque de relativisme.. L’ordre moral mue selon les triomphes et les déchéances des civilisations qui la porte, empreinte de subjectivité, il est un sophisme génial dont l’étroitesse intellectuelle exprime mieux la non justesse de la pensée qui la soutient..

La course à la hiérarchisation des Mémoires, la stigmatisation permanente des cultures qui nous sont étrangères, la prolifération des débats sur les identités nationales, tendent à bunkériser les civilisations, un repli sur soi inquiétant..

Toutes les civilisations sont équivalentes et aucune d’elles n’a le monopole de l’ordre moral.. De même qui l’on ne saurait approuver l’exceptionnalité d’une boucherie humaine par rapport à une autre, il faudrait que les peuples s’approprient mutuellement les histories qui composent chaque Mémoire afin que la souffrance des uns soit aussi celle des autres..

 



Un cimetière d’espoirs…

Il y a quelque chose de consternant dans les manifestations populaires célébrant le vingt septième anniversaire de l’arrivée du Vieux Lion camerounais au pouvoir.. Non pas que l’on veuille être rabat-joie en ces heures d’effervescence, mais que l’on se demande ce qu’il y a de si réjouissant à fêter, surtout lorsque les chiffres du chômage font vaciller, que les indicateurs économiques ont viré au rouge écarlate, que la liberté est en berne et que l’immense majorité des citoyens n’entrevoit pas cette fameuse lumière du bout du tunnel..

 

Il y a vingt sept années, déjà, l’on promettait au peuple, toujours avide de vaines promesses, le meilleur de la rigueur morale pour mettre fin aux abus décriés du règne du précédent monarque républicain.. On lui miroitait un développement inédit et rapide car le pays disposait des ressources nécessaires pour une telle ambition.. Une décennie plus tard, le Cameroun n’était plus que l’ombre de lui-même, noyé dans les méandres de l’aide au développement, du poids de la dette et entre les mains des institutions de Bretton woods qui n’ont pas failli à leur mission de fossoyeurs des économies locales..

La corruption a pris durablement ses quartiers dans la société camerounaise, entraînant dans son sillage la déstructuration de la responsabilité citoyenne.. La coagulation des pouvoirs malgré les apparences de décentralisation a contribué à ce sentiment, et malgré les actions téléguidées – dont les raisons inavouées n’échappent guère à personne – de cette « opération Epervier » de lutte contre la corruption, le mal reste entier et extrêmement vivace au sein de l’administration publique.. Le moindre service est monnayé, la lourdeur administrative est soutenue par une prolifération de départements ministériels aussi inefficaces les uns des autres.. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner le nombre ahurissant de ministères dont les champs de compétence ne sont pas clairement définis.. Des effectifs ministériels pléthoriques pour satisfaire les courtisans, souvent tirés du ruisseau, et qui en retour perpétuent le vacarme habituel sur les plateaux de télévision tenus fermement..

Il y a quelque chose de profondément navrant dans ces jubilations politiciennes d’où s’élève la puanteur des mascarades les plus insupportables.. Peut-être est-ce l’étonnante indécence dont font preuve tous ces troubadours agglutinés autour de la « mangeoire », si loin des urgences sociales de l’autre peuple, la majorité trop silencieuse, qui tente bien que mal de survivre au marasme ambiant ? Depuis quelques semaines, l’on a mobilisé les troupes pour qu’elles aillent convaincre ceux qui en doutaient encore que le « Cameroun des grands ambitions » est une douce fumisterie.. Le parti au pouvoir a vu comme à l’accoutumée les choses en grand : distribution gratuite de pagnes pour couvrir les squelettiques villageois déversés dans les centres urbains pour faire foule, réquisition des milliers de jeunes ambitieux et affamés qui ont bien compris que pour avancer dans cette société d’injustices il fallait « baisser son froc », obligation des cadres de l’administration d’assister aux manifestations « théâtrales », chantage fiscal sur les entreprises privées étrangères pour qu’elles se montrent et appuient cette démonstration excessive et honteuse de la puissance stérile..

Que célèbre t-on en cet anniversaire présidentiel ? Ailleurs, dans d’autres pays, on reste impatient face aux espoirs soulevés, on assiste à un fort activisme gouvernemental, on entend les critiques et l’on tente de rectifier les politiques décidées, mais au Cameroun ce sont les louanges et l’euphorie inquiétante qui accompagnent les multiples et sempiternels échecs du pouvoir.. On se réjouit du maintien de la paix, nous dit-on, dans une région en proie aux troubles civiles à répétition, et de l’unité du peuple camerounais.. Mais la paix, on ne cessera de le dire n’est pas l’absence de conflits, l’anéantissement de toute contestation, ce n’est pas en muselant le peuple – le vrai – que l’on parvient à faire croire que le silence de cimetière est une preuve de la stabilité du régime.. Il peut y avoir une stabilité plus légitime et moins sanglante, celle de l’alternance démocratique, comme d’autres démocraties africaines l’on montré.. A force d’étouffer les aspirations des couches populaires, leur besoin de liberté et de justice, on ne fait que les inciter à trouver des moins sereins de se réaliser.. Il ne faudrait donc pas s’étonner de voir s’exprimer, comme cela s’est manifesté en 2008, une colère puissante.. Sans une véritable démocratie pour canaliser les frustrations populaires, le pire est une option permanente..

L’unité n’est qu’une façade sans un vrai engagement à stopper le favoritisme régional.. Les discordes tribales sont appuyées par l’injustice sociale, et l’ethnocratisation du pouvoir ainsi que de la réussite sociale au détriment d’une politique forte en faveur de la méritocratie, laisse au sein du Cameroun d’en bas – celui des anonymes méprisés – des blessures vives que l’inconscience des comportements actuels entretient..

Que fête t-on en ce vingt septième anniversaire du règne de l’Absolu Président ? La monotonie affligeante des déceptions accumulées.. Un pays paraplégique où tous les secteurs prioritaires sont défaillants, et qui n’a aucune souveraineté sur ses ressources naturelles.. Un royaume où la santé est en jachère, la qualité des soins est criminelle et la prestation des services désastreuse.. Un empire où le système éducatif est archaïque, appauvri de reformes.. Et dont la politique extérieure se satisfait du minimum, c’est-à-dire de rien.. Des ambassadeurs vieillissant et mourrant en poste, des affairistes nommés consuls à la place de jeunes diplômés brillants.. Un recul effarant de l’influence camerounaise au sein des grandes institutions internationales.. Un président trop absent sur la scène régionale et donnant l’impression de fuir ses responsabilités internationales..

Que fête t-on donc dans les superbes palace de Yaoundé ? Des finances nationales en crise depuis près d’un quart de siècle ? Le gaspillage fastueux ? L’appauvrissement des mentalités ? Fête t-on l’effort inexistant des pouvoirs publics en matière de compétitivité économique et la mollesse extraordinaire dans le domaine de l’assainissement du milieu des affaires ? Ou l’insécurité permanente encouragée par une force publique incompétente, brutale et corrompue dont l’amateurisme a cessé de choquer ? Ou bien encore la democrature qui fait de chaque élection nationale un pseudo gage de démocratie parce que l’on a réussi à pervertir le processus électoral au point de le rendre insuffisamment crédible ?

En somme, le Cameroun est un drôle de pays.. Il a le potentiel nécessaire pour devenir un titan continental, mais semble se contenter de si peu.. L’euphorique brouhaha politico-mediatique autour d’un règne à bout de souffle laisse monter à la surface l’etrange cadavre pourri des illusions perdues, qui flotte dans des eaux obscurs d’où ne se reflète aucune espérance.. Que reste t-il de toutes ces années gâchées ? Un régime inadapté aux enjeux de son temps.. Une brume épaisse couvrant à peine l’odeur nauséeuse des charniers d’innocentes victimes dans cet immense cimetière d’espoirs..



La liberté de choisir..

La liberté de choisir est un droit inaliénable à la nature humaine.. Elle découle directement des fondements de l’Histoire, de la construction de l’esprit, de l’édification de l’âme, et remonte aux origines de l’aventure humaine..

 

 

De toutes les libertés acquises  et reconnues, elle est celle qui donne le plus son sens à l’action, tout faisant de l’homme une volonté toujours en quête d’émancipation.. Sans elle, il n’y aurait pas de conscientisation parce qu’il n’existerait pas de responsabilisation.. Le monde ne serait – sans cette possibilité de faire le choix, de décider le contrat social ou de céder à sa primitivité – qu’un superbe néant où la civilisation n’aurait pas été pensé..

 

Etre libre de choisir implique l’acceptation de l’evolution, du progrès mais egalement l’attachement aux conservatismes.. On doit être libre de choisir entre l’éclatante illusion du nouveau régime et la froideur grisâtre exaspérante de l’ordre ancien maintes fois éprouvé.. On doit être libre de se choisir une voie, une destinée c’est-à-dire de prendre en compte tous les paramètres de la situation et d’accepter le retour éternel des décisions prises.. C’est là le premier signe de l’existence d’une conscience..

 

Dans l’olympe paradisiaque avec ses douces luxures et ses paisibles exubérances, Dieu dans sa bonté miséricordieuse fut le Premier à assurer à l’homme nouvellement créé le droit de se choisir un destin et d’en subir les pleines conséquences.. En ce sens, Dieu n’a jamais été un tyran qui décide à la place des hommes ce qui serait bon et juste pour eux.. Il a montré un chemin qu’Adam et Eve – puis nous autres ordinaires – ont eu le choix de suivre ou pas.. Ainsi, Il nous a offert – à tort ou à raison – le pouvoir exclusif de prendre les décisions indispensables à notre propre évolution.. C’est donc nous seuls qui avons décidé de mordre la pomme, de tuer dans une haine insensée notre frère, d’abuser de la femme d’autrui ou de mourir pour le salut de l’humanité.. Soustraire donc à l’homme cette liberté hautement essentielle à son devenir, est une manière de lui nier toute conscience et d’en faire une sorte d’argile charnelle reléguée au d’animal..

 

En ces temps où les régulations morales à outrance sont aussi vives que l’explosion des mœurs, où la manipulation idéologique forge les politiques et restreint les libertés, où le pillage économique à grande échelle est accentué par l’exploitation marketing, la liberté de choisir est de plus en plus un droit hypothétique laissé au bon vouloir de ceux qui exercent le pouvoir.. Et même les petites révolutions des désobéissants qui tentent de sauver de ce lynchage silencieux, cette liberté fondamental, ne permettent finalement que de renforcer le sentiment terrible d’impuissance..

 

En fin de compte le sentiment que les dés sont pipés est presque juste,  surtout lorsque les moyens gigantesques et subtiles sont usés pour multiplier les artifices, flouer les enjeux et masquer l’importance de la réalité, l’on assiste dès lors à une véritable fumisterie géante, un massacre de l’intelligence, pire une objectisation de l’esprit.. Devant de pseudo alternatives, l’homme est sûrement mené vers l’abattoir sans qu’il ne s’éveille en lui le moindre soupçon.. Au contraire, il semble rempli de certitudes sur ses « envies » que l’on lui susurre au creux de l’oreille en longueur de journée..

 

La facilité du modernisme est venue accroître la paresse de l’enfant-capital qui se contente plus des solutions aisées que de la recherche de la vérité, il revendique cette accessibilité rapide aux choix pré-établis, c’est pour lui une façon commode de jouir du prix trop élevé de son asservissement..

 

Sur un plan plus intime, la liberté de choisir son propre développement personnel est sans conteste la plus sacrée des libertés.. Elle témoigne de la volonté individuelle de se trouver une personnalité qui réponde à ses aspirations profondes sans que cela ne puisse subir l’examen intrusif et totalitaire de l’Etat ou d’une quelconque force extérieure.. C’est un cheminement long, périlleux et compliqué, la réalisation de soi.. Nul ne peut – ne doit – s’immiscer dans ce parcours secret effectué à l’ombre du monde et de son temps..

 

En somme, la liberté de choisir laisse entendre que l’on ne devrait pas être prédéterminés ni par un système, ni par une idéologie, ni par une politique.. Elle devrait guidée la réflexion que nous nous faisons de l’existence sur la base de deux moteurs indispensables : nos aptitudes (nos talents) et nos motivations.. Ce qui sous-entend que le questionnement de soi est d’une nécessité cruciale et devrait être notre instinct le plus basique pour que nous puissions parvenir à la maîtrise entière de notre accomplissement, et même du bonheur..



Quantum of Africanism..

Quel est le problème de l’Afrique ?

Elle est le continent le plus riche avec des ressources naturelles gigantesques.. Depuis le soleil écarlate des indépendances dans les années 1960, elle a offert le matériel nécessaire aux autres continents pour la construction de leur confort, du luxe de leur société, de l’aisance de leur civilisation.. Elle a travaillé d’arrache-pied, comme le soulignait brillamment Anver Versi, pour « réaliser les rêves des autres », en négligeant de prendre soin de ses propres aspirations..

Il est vrai que plus que jamais quelque chose ne tourne pas rond en Afrique..

Il y a eu un temps où l’on a voulu se convaincre que la colonisation fut la cause de tous les maux dont souffrent ce continent, qu’elle a continué au-delà de la célébration des pseudo indépendances.. Il y a eu un temps où cet argument marchait et galvanisait les masses populaires à des fins électoralistes, politiques et idéologiques, on voulait bien croire au grand complot, au racisme économique et à la doctrine ségrégationniste de la communauté internationale, mais aujourd’hui il en faut plus à la nouvelle génération d’africains pour justifier l’immobilisme, la trahison des élites actuelles vendues aux intérêts étrangers.. Le continent possède des richesses inestimables, une population de près d’un milliard d’individus, mais il ignore encore après tant de décennies comment se transformer et traduire tout son potentiel naturel en richesse.. Personne ne viendra faire de la boue africaine une terre d’or si les africains eux-mêmes ne se décident pas à s’émanciper de la tutelle occidentale, à se reformer profondément, et à s’aider d’abord entre eux avant de tendre une main inutilement mendiante à la bourse des institutions de Bretton Woods..

Pourquoi les Etats-Unis d’Amérique sont la plus vaste économie du monde ? Pourquoi la Chine domine-t-elle l’économie internationale ? Parce qu’ils ont compris que les ressources humaines constituent leur atout le plus précieux, et qu’ils doivent investir massivement, sans compter, dans la formation ; car en fin de compte les ressources naturelles ne servent pas à grand-chose si l’homme ne met pas son intelligence et son énergie à produire de la valeur.. Ce n’est pas bien sorcier.. Il suffit d’arrêter de négliger la formation de sa jeunesse, de dilapider à l’extérieur les ressources naturelles que d’autres s’empresseront de transformer et de revendre au prix fort.. L’Europe est un continent ayant peu de ressources mais véritablement plus riche que l’Afrique, pourtant son grenier énergétique.. Elle a su utiliser toutes ses ressources pour construire de belles nations que la plupart des dirigeants africains ont plaisir à visiter, tout émerveillés par la beauté de la modernité occidentale.. Même ceux qui y élisent domicile fuyant la puanteur des rues de Lagos ou la vétusté des infrastructures de Douala, font semblant de ne pas comprendre les causes d’un tel développement..

Ces pays, dans lesquels ils ressentent les joies de l’existence et où ils brûlent leurs caisses nationales publiques, ont compris que le commerce par exemple est la distribution de la richesse, et qu’il faut le renforcer plutôt que l’exportation systématique des matières premières.. C’est en créant un vaste empire commercial dans le monde que le Japon dénué de ressources naturelles a importé les richesses et a su les distribuer à l’intérieur.. Le volume du commerce à l’intérieur des Etats-Unis et des pays européens est largement supérieur aux exportations.. La Chine bien qu’ayant en ces temps de crise économique perdue des marchés étrangers, a pu compter sur son marché intérieur, ce qui lui a permis de tirer son épingle du jeu.. Même l’Inde qui avait le plus grand mépris pour sa population, a compris que le meilleur moyen de créer de la richesse est de former cette population et de satisfaire ses besoins.. Aujourd’hui, elle peut se targuer de subvenir aux besoins nationaux de certains pays africains et compte désormais parmi les puissances émergentes, c’est-à-dire celles de demain..

L’Afrique possède tout ce qu’il lui faut pour se développer, tout sauf la mentalité qui va avec.. Les petites rivalités entre les Etats, entre les peuples, les ego démesurés des Chefs de gouvernement, le fatalisme ambiant avec son lot de résignations, les jalousies et l’arrivisme, l’inefficacité bureaucratique de l’Union Africaine asphyxiée par des luttes intestines, la liste des maux qui rongent ce continent est exhaustive.. On a souvent parlé de panafricanisme, d’une fédération des Etats africains formant un bloc uni comme de la panacée, mais l’on a oublié que tant que les africains ne feront pas preuve d’ « africanisme », c’est-à-dire d’un attachement manifeste à une destinée commune, d’une exploitation ingénieuse des diversités plurielles, d’un développement solidaire réel, et d’une politique commune fondée sur l’intérêt primordial du continent ; ils auront beau invoquer les fétiches et faire des incantations dérisoires, croiser les bras et attendre l’arrivée du Christ, l’Afrique vivra ce siècle comme tous les précédents, dans une sorte d’esclavage..

L’Afrique regorge de richesses multiples et variées : le cuivre, le pétrole, le gaz, le diamant, l’or, le platine, le charbon, le phosphate, le bois, le sable, le carbonate de sodium, le café, le cacao, le coton, le thé, absolument tout ce qu’il faut pour s’imposer au sein de la communauté internationale.. Elle a plus de terres érables que n’importe quel autre continent et un climat plus varié pour une plus grande diversité de produits, avec les plus vastes lieux de pêche du monde et des pâturages énormes.. Mais déjà les africains n’en profitent pas, la preuve : le commerce intra-africain représente faiblement 4% de l’ensemble du commerce africain, aucun pays ne veut réellement commercer avec les autres, ils s’échangent ni les ressources, ni les idées, encore moins les procédés.. Et les vraies fausses tentatives d’intégration sous-régionale ont finalement avorté, on a fait semblant d’ouvrir les frontières, sans plus..

Le salut de ce continent ne viendra pas du Fonds Monétaire International, de la Banque Mondiale ou de l’Organisation Mondiale du Commerce, ce sont des organisations mercenaires des oligarchies financières occidentales dont les politiques loin de profiter au plus grand nombre, parviennent à creuser les écarts déjà abyssaux entre l’Afrique et l’Occident, le Sud et le Nord.. D’un coté, ces institutions imposent au continent un libéralisme économique anarchique, cannibale, de l’autre elles autorisent les plus puissants à pratiquer le dumping économique.. Les Etats-Unis versent par an 5 milliards de dollars à leurs producteurs de coton, ce qui fait que le coton américain se vend à un prix inférieur de 30 à 40% à celui venant d’Afrique.. Les conséquences d’une telle situation sont faciles à imaginer sur le quotidien des populations locales.. Lorsque le Sénégal, pays à 57% rural et qui consacre seulement 7% de son budget à la paysannerie, demande une aide à la France, puis à l’Union Européenne, pour l’obtention de 10 000 tracteurs afin d’augmenter la productivité paysanne et lutter directement contre la pauvreté, le refus est presque cinglant, pourquoi ? Parce que ne rentrant pas dans les choix français et européens de politique de l’aide au développement.. C’est l’Inde au final qui dès réception de la requête débloque les tracteurs nécessaires.. Depuis le temps que l’Afrique est sous perfusion occidentale, son sort ne s’en est pas amélioré, au contraire.. Que faut-il de plus pour que les africains comprennent que les autres ne sont là que pour leurs propres intérêts ?

A quoi sert la masse intellectuelle africaine formée dans les pôles d’excellence du monde entier ? Une masse intellectuelle qui intellectualise un peu trop sans agir concrètement, elle se regarde le nombril, s’admire mutuellement, se rouille dans des conférences ronflantes et dans des discours à des milliers d’années lumière des attentes populaires.. Lorsque l’on sait qu’ailleurs, les intellectuels oeuvrent pour la transformation de leur société en matérialisant leurs recherches ; en Afrique, on noircit des millions de feuilles blanches pour recevoir les palmes académiques occidentales, en espérant assurer sa retraite en occupant le jour venu un poste ministériel dans un gouvernement fantoche.. L’Afrique forme des bureaucrates, qu’ils soient des ingénieurs ou des diplomates, ils préfèrent la fraîcheur des bureaux climatisés à la chaleur infernale des conflits et des difficultés qui assassinent la populace..

Et ceux qui ne cessent d’exiger la libération de l’Afrique, mais qui ont la frousse de se retirer de l’asservissement monétaire d’une partie du continent, que font-ils pour que le changement soit au diapason avec les litanies des bas-fonds ? Ce Franc CFA[1], instrument par excellence du néocolonialisme, propriétaire de la France qui l’utilise pour mieux piller sa françafrique.. Quoi de plus légitime.. Avant 1973, les pays de la zone franc devaient stocker 100% de leurs recettes d’exportation, aujourd’hui ils sont obligés d’en y déposer « que » 65%, pour n’en récupérer que « 35% » après conversion en F CFA par la France.. Au final, près de 1000 milliards de F CFA alimentent présentement les comptes d’opération à la Banque de France.. Une somme d’argent utilisée par la France dans sa grande générosité sous le couvert de sa politique africaine d’ « aide au développement ».. Et d’après le rapport Jeanneney, la France se sert largement de l’argent africain, à l’exemple du Trésor public qui puise dans les capitaux africains, pour combler son propre déficit.. Il y a décidément une forte odeur d’Afrique dans les caisses et si l’on trouve que ce continent là n’est pas suffisamment entré dans l’Histoire, il faut tout de même lui reconnaître sa contribution financière aux triomphes historiques des sociétés dites de civilisées et de l’intelligence..

Seule une monnaie africaine est le gage d’une réelle souveraineté nationale car aucun pays ne s’est développé en utilisant une monnaie étrangère.. Il faut donc pour les africains francophones abandonnés le F CFA, fabriqué en France – près de Clermont-Ferrand.. Les pays du Maghreb ont quitté la zone CFA dans les années1960, ne s’en sortent-ils pas mieux que ceux d’Afrique noire francophone ? L’échec de la Guinée Conakry qui fit une sortie tonitruante de la Communauté Française d’Afrique ne devrait pas être un motif de résignation, le problème avec Sékou Touré et de Lansana Conté, c’était une question de gestion politique plus que médiocre..

Le problème africain n’est pas la France qui assume sa survie en faisant de la Realpolitik[2] comme n’importe quelle nation essayant de tenir fébrilement son rang, même si en passant elle se permet honteusement de servir sa soupe paternaliste foncièrement moralisatrice aux sempiternels grands enfants africains..

Le problème c’est l’africain qui accepte cet état de chose et qui va jusqu’à le justifier..

Le problème de l’Afrique est à la fois simple et profond.. Elle refuse d’évoluer vers une société responsable.. Après des siècles d’aliénation, elle continue à se plaire dans cette infériorité suscitant le mépris affligeant des autres continents..

La responsabilité individuelle est esquivée systématiquement par les acteurs de la société africaine, pourtant la responsabilité est une valeur structurante des sociétés modernes.. La communauté permet aux africains d’échapper à leurs responsabilités individuelles.. L’irresponsabilité est érigée en dogme[3], d’où une faible inventivité des sociétés africaines et la persistance du sous-développement.. En fin de compte, les africains ne sont responsables de rien, ni de la détérioration des termes d’échange, ni de la profondeur de la corruption, de la faillite économique.. De rien.. Encore moins d’eux-mêmes..

Pour se développer, il est nécessaire de se responsabiliser et de s’assumer pleinement.. A commencer par l’éducation de la jeunesse africaine et la création de débouchés pour qu’elle n’aille pas faire la fierté des autres.. Car les jeunes africains qui quittent le continent, c’est moins pour l’Occident étincelant, que l’abandon d’une Afrique qui « désespère sa jeunesse » selon la formulation géniale de Daniel Etounga.. L’Afrique a les moyens de s’en sortir, en aura-t-elle le courage, fera t-elle face à ses responsabilités ? Pourra-t-elle acquérir et enrichir ce « quantum of africanism » vital à sa survie, à son évolution, à sa transformation ? C’est là tout l’enjeu actuel..



[1] Le Franc des Colonies Françaises d’Afrique devenu le Franc de la Communauté Francophone d’Afrique..

[2] N’est-ce pas aussi cette France-là, sous la houlette d’un certain Edouard Balladur qui décida presque unilatéralement en 1994 de la dévaluation du F CFA, ce qui eut des effets désastreux sur les économies africaines francophones ?

[3] La mort du ¨Président Omar Bongo illustre à la perfection l’irresponsabilité africaine.. Un Chef d’Etat contraint d’aller se faire soigner à l’étranger, dans un hôpital occidental performant et moderne, alors qu’avec sa fortune colossale amassée au cours de ses quarante années de pouvoir – de règne monarchique absolu, il aurait pu construire une dizaine – soyons modeste – d’hôpitaux ultra modernes dans son pays et mettre à la disposition du peuple gabonais le meilleur des soins médicaux ainsi qu’un accès privilégié à la santé.. Il aurait pu former des médecins de très haute qualité qui se seraient mis au service du peuple, mais comme toujours l’égoïsme, le nombrilisme, le narcissisme auront pris le dessus sur le sens des responsabilités.. Malheureusement, le cas du Gabon n’est pas isolé..