Aux lendemains des années qui s’écroulent.. 22 janvier

Je suis comme tout le monde.. J’ai perdu les souvenirs des jours qui défilent le long de nos chemins fragiles, des années que l’on met en enterre dans la quasi désespérance de nos corps éprouvés ; se regardant vieillir impuissamment.. Les quelques images qui trottent dans mon esprit viennent des captures picturales fixées par une boite métallique, témoin discret mais efficace de ces moments de vie trop vite archivés.. Des souvenirs, seules ombres spectrales de mon passé engourdi par des déceptions vives, des vomissures sentimentales qui ont gardé leur fraîcheur infecte.. J’ai écumé des existences déchaînées dans une vie trop modeste, comme un glouton conscient de son appétit obèse mais incapable de mettre fin à cette asphyxie des plaisirs.. Et bien heureux de savourer les instants de cette aventure terrestre, dans la fièvre tropicale ou dans la solitude tempéré..
Il y a eu des jours sans et des nuits avec.. Avec beaucoup trop.. Avec trop peu aussi.. Malgré la misère des richesses accumulées, la pauvreté des gloires obnubilantes, les grabataires de l’esprit, les opulents du savoir, les analphabètes du gai-vivre, tous ensemble dans des trains sociaux compartimentés, la vie jubilante et attristante m’a tellement apporté que j’ai le regret quelques fois de voir filer telles des comètes les années de ma destiné.. Pendant les célébrations inopportunes de la fin du cycle annuel, le cœur étouffé par l’amertume d’avancer lentement vers la sortie, j’éprouve une grande colère qui traduit toute mon impuissance face à une mécanique m’échappant complètement..
Je suis comme tout le monde.. C’est toujours dans la résignation que je traverse les ferveurs insensées des fins d’année, l’esprit alourdi par l’espoir ridicule que suscite notre superbe bêtise, impressionné par notre amnésique formidable des méchancetés sournoises et des hypocrisies ostentatoires distribuées dans un cynisme quotidien.. Des chroniques sanglantes dont nous sommes les auteurs, des révolutions en pacotille dont nous sommes les défenseurs, des déchirements idéologiques dont nous sommes les adeptes, durant plus de trois cent journées infernales nous nous affrontons pour prétendre partager le pain de la fraternité au couchant du temps qui passe..
À chaque jour suffit sa haine..
Et puis, comment peut-on se réjouir de quitter le monde, de laisser ses luxures scintillantes et ses puanteurs habituelles, par le grignotement forcené de ce cancer implacable qu’est le temps ? Comment peut-on saluer dans l’allégresse les crépuscules des années alors que l’avenir est incertain, que les choses changent trop souvent dans le mauvais sens ? J’ai en horreur les jours qui hantent le mois de décembre, de l’exultation des rétrospectives, de l’absurdité des résolutions pathétiquement éphémères, du grand élan d’humanisme et de générosité porté dans des cœurs en basalte.. Oui j’ai le malheur de survivre à une époque particulière où zapper sur tout même sur sa propre vie est une culture fascisante que l’on moralise à outrance.. Personne ne prend plus le temps de s’attarder, un peu plus longtemps, sur la vie avec son lot de contradictions..
Je suis comme tout le monde.. Les années passent, la vieillesse est au rendez-vous, immanquablement, dans l’attente studieuse des corps assagis ou tentant de retarder de manière aberrante la terrible fatalité.. Et pourtant je n’ai cessé d’avaler chaque instant avec violence et empressement, avec la naïveté insouciante des hommes qui ne veulent pas voir les ombres pointées à l’horizon.. J’ai pris le temps, mais lui n’a pas pris le sien, et quand il arrive les adieux aux années qui se défilent, je ne peux que laisser éclater, amer et résigné, ma plus profonde douleur..
J’ai le remord des pénitents que le passé écrase de tout son poids.. Les mots qui pleurent au bout de chaque phrase, et les larmes qui parlent à la fin de ce spectacle redondant que m’offre la comédie humaine.. L’aube des ans nouveaux est une brise automnale que chantent les rossignols grippés perchés quelque part dans le bazar de ma mélancolie.. Une douce aigreur de la jeunesse perdue.. Une symphonie mélancolique de ce qui est perdu et qui ne reviendra plus.. Un peu comme tout le monde..
Je suis comme tout le monde.. J’ai des envies de valse funèbre aux lendemains des années qui s’écroulent..








