Aux lendemains des années qui s’écroulent..

 

Je suis comme tout le monde.. J’ai perdu les souvenirs des jours qui défilent le long de nos chemins fragiles, des années que l’on met en enterre dans la quasi désespérance de nos corps éprouvés ; se regardant vieillir impuissamment.. Les quelques images qui trottent dans mon esprit viennent des captures picturales fixées par une boite métallique, témoin discret mais efficace de ces moments de vie trop vite archivés.. Des souvenirs, seules ombres spectrales de mon passé engourdi par des déceptions vives, des vomissures sentimentales qui ont gardé leur fraîcheur infecte.. J’ai écumé des existences déchaînées dans une vie trop modeste, comme un glouton conscient de son appétit obèse mais incapable de mettre fin à cette asphyxie des plaisirs.. Et bien heureux de savourer les instants de cette aventure terrestre, dans la fièvre tropicale ou dans la solitude tempéré..

 

Il y a eu des jours sans et des nuits avec.. Avec beaucoup trop.. Avec trop peu aussi.. Malgré la misère des richesses accumulées, la pauvreté des gloires obnubilantes, les grabataires de l’esprit, les opulents du savoir, les analphabètes du gai-vivre, tous ensemble dans des trains sociaux compartimentés, la vie jubilante et attristante m’a tellement apporté que j’ai le regret quelques fois de voir filer telles des comètes les années de ma destiné.. Pendant les célébrations inopportunes de la fin du cycle annuel, le cœur étouffé par l’amertume d’avancer lentement vers la sortie, j’éprouve une grande colère qui traduit toute mon impuissance face à une mécanique m’échappant complètement..

 

Je suis comme tout le monde.. C’est toujours dans la résignation que je traverse les ferveurs insensées des fins d’année, l’esprit alourdi par l’espoir ridicule que suscite notre superbe bêtise, impressionné par notre amnésique formidable des méchancetés sournoises et des hypocrisies ostentatoires distribuées dans un cynisme quotidien.. Des chroniques sanglantes dont nous sommes les auteurs, des révolutions en pacotille dont nous sommes les défenseurs, des déchirements idéologiques dont nous sommes les adeptes, durant plus de trois cent journées infernales nous nous affrontons pour prétendre partager le pain de la fraternité au couchant du temps qui passe.. 

 

À chaque jour suffit sa haine..

 

Et puis, comment peut-on se réjouir de quitter le monde, de laisser ses luxures scintillantes et ses puanteurs habituelles, par le grignotement forcené de ce cancer implacable qu’est le temps ? Comment peut-on saluer dans l’allégresse les crépuscules des années alors que l’avenir est incertain, que les choses changent trop souvent dans le mauvais sens ? J’ai en horreur les jours qui hantent le mois de décembre, de l’exultation des rétrospectives, de l’absurdité des résolutions pathétiquement éphémères, du grand élan d’humanisme et de générosité porté dans des cœurs en basalte.. Oui j’ai le malheur de survivre à une époque particulière où zapper sur tout même sur sa propre vie est une culture fascisante que l’on moralise à outrance.. Personne ne prend plus le temps de s’attarder, un peu plus longtemps, sur la vie avec son lot de contradictions..

 

Je suis comme tout le monde.. Les années passent, la vieillesse est au rendez-vous, immanquablement, dans l’attente studieuse des corps assagis ou tentant de retarder de manière aberrante la terrible fatalité.. Et pourtant je n’ai cessé d’avaler chaque instant avec violence et empressement, avec la naïveté insouciante des hommes qui ne veulent pas voir les ombres pointées à l’horizon.. J’ai pris le temps, mais lui n’a pas pris le sien, et quand il arrive les adieux aux années qui se défilent, je ne peux que laisser éclater, amer et résigné, ma plus profonde douleur..

 

J’ai le remord des pénitents que le passé écrase de tout son poids.. Les mots qui pleurent au bout de chaque phrase, et les larmes qui parlent à la fin de ce spectacle redondant que m’offre la comédie humaine.. L’aube des ans nouveaux est une brise automnale que chantent les rossignols grippés perchés quelque part dans le bazar de ma mélancolie.. Une douce aigreur de la jeunesse perdue.. Une symphonie mélancolique de ce qui est perdu et qui ne reviendra plus.. Un peu comme tout le monde..

 

Je suis comme tout le monde.. J’ai des envies de valse funèbre aux lendemains des années qui s’écroulent..



Meilleurs voeux!

 

 

Il est communément entendu qu’en cette période de décembre avec ses sapins et ses barbus en rouge que l’on souhaite à ceux qui nous sont chers, et même à ceux qui ne le sont pas, les meilleurs voeux de santé, de succès et de bonheur..

 

Il me semble parfois absurde de suivre cette tradition quasi ancestrale, surtout quand les valeurs véhiculées par ces vœux n’ont souvent aucun impact réel sur l’existence de ceux qui les reçoivent.. Mais que puis-je faire face au rouleau compresseur des convenances et à la généralisation des bons faux sentiments de fin d’année.. Il y a des batailles qu’il vaut mieux éviter de livrer, refuser comme Don Quichotte de Cervantès d’aller en croisade contre les moulins à vent, et se plier au rituel désespérant de l’humanisme mercantile des fêtes de Noël ainsi que de toutes les folies ô combien attristantes qui s’en suivent.. A vrai dire, je n’apprendrai pas aux grands hypocrites que nous sommes tous que nos voeux de fin d’année sont formulés machinalement avec une certaine mauvaise foi soigneusement dissimulée derrière de belles intentions et de larges sourires..

 

Pourtant, nous sommes tellement demandeurs de cette escroquerie sentimentale, accrochés à cette profusion de joie artificielle.. Il est insensé de se déchirer, de se mépriser, de s’exiler durant trois cent soixante jours pour espérer se retrouver, s’aimer, se respecter lors de la dernière semaine de l’année.. C’est tous les jours qui devraient être la célébration de l’estime, la vraie, que l’on a pour tout ce qui nous entoure.. Mais en fin de compte, les périodes de fêtes et de jouissances pécuniaires sont au final des séances de rattrapage manquées, remplies de ce pathétisme lumineux qui scintille dans les cieux obscurs de nos vies.. La dernière semaine de l’année est un immense gâchis, nous essayons de prendre un ascenseur pour monter vers les cimes de la fraternité et de la solidarité, mais nous constatons au fond sans étonnement que cela fait un certain temps qu’il est en panne..

 

Depuis fort longtemps, l’esprit du réveillon, ce drôle de spectre, est celui qui préside aux plus sombres drames sociaux.. Un génocide silencieux des valeurs morales, la magie de ces fêtes n’a jamais été que cette frénésie dépensière renouvelée avec enthousiasme qui reflète les contradictions terribles d’une société en quête de sens et d’authenticité mais également sur le bord de la déchéance.. Il n’y a pas d’humanité en ces moments de bon sentimentalisme affligeant.. Encore moins d’humilité dans ces excès honteux.. La magie de Noël est commerciale et quelque part chacun y trouve son compte, en même temps ce n’est pas bien nouveau que personne ne prête plus attention aux holocaustes sociaux qui se passent dans l’ombre des guirlandes..

 

Les voeux que l’on s’échange sont de plus en plus imprégnés de machiavélisme car le bonheur et le succès que l’on voudrait pour autrui sont de façade.. La rudesse d’un monde où le cannibalisme, l’instinct de survie, fait plus que jamais de chaque homme un loup, ne permet plus que l’on puisse dire avec sincérité que le bonheur soit universel alors que les ambitions individualistes priment sur  tout..

 

Mais une tradition restant une tradition, permettez moi aussi de me joindre à ce rituel en vous souhaitant du fond de mon coeur, du moins ce qu’il en reste, mes meilleurs voeux.. De quoi ? De tout ce que vous voudrez !

 



The Copenhaguen Circus..

 

Depuis le temps que l’on nous l’annonçait, il est venu le cirque désolant de Copenhague avec ses curiosités affligeantes, ses politiques clownesques qui ont assuré le « show », ses hordes d’évangélistes verts tambourinant le catastrophisme jusqu’à surdité, et ses meutes de journalistes dompteurs des consciences populaires afin qu’elles rentrent bien sagement dans le cadre bien-pensant défini pour elles.. Il est venu le cirque de Copenhague et il est reparti aussitôt dans la brume épaisse des ratés mondiaux, enterré sous la neige des déceptions attendues..

 

Comme à l’accoutumé, tout était réunit pour un échec lamentable et à l’avance programmé ; au final, deux jours après la désertion des responsables politiques plus personne n’a le souvenir de ce que c’était que ce spectacle qualifié d’historique pendant lequel le sort du monde, que dis-je de l’humanité entière devait se jouer.. Le sommet mondial de la dernière chance, nous a-t-on dit, avant le « 2012 » environnemental où la terre s’arrêtera de tourner.. Un appel à sauver les générations futures sur fond de dramatisation excessive portée par l’ensemble des medias - dont on peut se demander au passage à quoi sert tout le professionnalisme exclusif qu’ils revendiquent face à la puissance dérangeante du pronetariat, car en matière de suivisme ils ont au cours de ce sommet sur le réchauffement climatique atteint l’excellence.. Rarement, l’on a vu les medias s’ériger avec une telle aisance en relais efficace de la communication que ce soit de la part des Ongs ou des politiques.. Ils ont brillé dans la culpabilisation du citoyen lui refourguant à chaque reportage les mêmes images éternelles des glaciers en pleine fonte, des forets dévastées à n’en plus finir, des chiffres et des analyses refilées entre les journalistes dans une consanguinité malsaine, à la fin personne n’y prêtait plus attention, Copenhague est devenu en peu de jours et grâce au matraquage médiatique synonyme d’indifférence pour l’individu lambda noyé dans les conséquences brutales du marasme économique.. Sur toutes les chaînes de radio et de télévision, dans tous les journaux, l’uniformisation stupéfiante de l’information appuyée par des idées peu originales, mais toutes convergentes vers ce but presque ultime : l’exagération au maximum de l’urgence, essentiellement par la peur..  

 

Le marketing journalistique de la peur est venu au renfort du lobbying déjà important de l’écologisme.. On a assisté durant une quinzaine de jours, à une annihilation de toute critique sur la problématique du réchauffement climatique, de la mise en humiliation des esprits chevronnés qui tenteraient de poser les vraies questions souvent loin de convenir à l’idéologie dominante, et de la légitimation du totalitarisme vert.. Une écologie radicale, frisant les extrémismes et de plus en plus intolérante des libertés individuelles, des choix de vie et de développement.. Il y a eu ces derniers temps quelque chose d’assez édifiant dans le traitement des problèmes environnementaux, l’on est passé à une sorte de vitesse supérieure de la moralisation complète des sociétés ; un écologisme digne du plus nauséeux des fascismes tend désormais à s’imposer comme une nécessité vitale pour notre « devenir » commun..

 

Copenhague est le reflet déformant de notre naïveté.. Notre naïveté à croire en des politicards véreux, égocentriques, vaniteux.. De penser qu’ils pourraient incarner l’espoir en un monde meilleur, jamais les larmes de ces jeunes militants amassés devant le Bela Center n’ont été aussi ridicules.. Ce sommet mondial du verbiage et des océans de paroles incantatoires a montré l’insignifiance de la mobilisation des Ongs de tout ordre lorsque des intérêts stratégiques, financiers et économiques sont clairement menacés..

 

A qui profite le réchauffement climatique ? Quelles nations sont aujourd’hui à la pointe dans la recherche et l’innovation des technologies dites durables ? Qui contrôlera demain le marché si prometteur des énergies « propres » ? Quelle sera la place du citoyen dans ce système à la fois nouveau, de par les idéaux qu’il met en avant, et ancien, de par sa mécanique exploitante ? Voilà un échantillon de questions auxquelles nous aurions voulu que des journalistes trouvent des réponses adéquates et pas qu’ils aillent faire du tourisme informationnel.. On aurait souhaité qu’ils puissent aller dans la profondeur des choses et non pas qu’ils se contentent du deja-vu ou du deja-entendu habituel..

 

Le réchauffement climatique est une problématique importante que l’on a tendance de nos jours à amplifier au point d’en faire la priorité absolue.. Mais a-t-on déjà oublié que les problèmes environnementaux ne se résument pas uniquement au réchauffement climatique ? Qu’une partie du monde est devenue le dépotoir de l’occident, avec des transferts de déchets toxiques à grandes proportions et qui causent des milliers de décès chaque année dans la plus effroyable indifférence ? Et d’ailleurs comment voulez-vous sensibiliser une personne démunie et vivant dans l’extrême pauvreté à l’ « urgence » climatique, n’ayant accès à aucun droit fondamental à l’instar de la santé ou de l’éducation ? Lorsque la communauté des « Grands Décideurs » consent à investir des centaines de milliards de dollar dans la lutte contre le réchauffement climatique, en même temps ils feignent d’oublier que ce n’est pas la production d’éoliennes qui arrêtera la pandémie du paludisme qui massacre annuellement des millions de personnes.. On aurait tant aimé voir ses efforts internationaux dans le renforcement du commerce équitable qui semble être le premier pas vers la justice économique et donc vers une croissance mondiale durable sans apartheid.. On aurait souhaité que les mêmes efforts qui sont faits pour le climat soient produits pour la recherche des vaccins aux maladies terribles comme le Sida.. Mais force est de constater que la hiérarchisation de la souffrance est une règle sournoise dans cette communauté des « Grands Décideurs »..

 

Copenhague est passé de la parodie de la négociation à l’illusoire mobilisation politique avec des fuites médiatiques subtilement organisées dans l’opinion publique.. On s’est empressé à la moitié du spectacle de faire passer le message d’un probable échec afin de préparer au mieux les esprits, de designer les boucs-emissaires et ainsi de se dédouaner par anticipation des déceptions attendues.. Pendant un jour ou deux, il s’est murmuré que le messie Obama viendrait sans doute sauver le Titanic de Copenhague avec des propositions exceptionnelles, de l’autre coté Brown et Sarkozy informaient l’Europe qu’elle avait consenti à faire des efforts importants de réduction de Co2, ce qui – nous dit on doucement – a manqué de donner un infarctus à Merkel.. Il y eut dans la dernière ligne droite de ce long marathon de discussion, de ce gaspillage, une mise en scène délicieuse des pseudo tensions entre les « Grands » pour souligner la difficulté des négociations et l’improbabilité d’un véritable accord.. Pourtant la cause écologiste a été depuis fort longtemps entendue et avortée, Obama ne s’est déplacé que pour rencontrer Medvedev afin de finaliser les accords START, et le comique forcing du Bonaparte français cherchant à exister aux yeux des medias internationaux l’ignorant superbement, n’a trouvé grâce que dans les rédactions gauloises..

 

Au même moment, soutenant une position opportuniste, on pouvait voir les petits caïds régionaux des pays du Bassin du Congo, tous des dinosaures indéboulonnables, sanguinaires de temps en temps, despotes au gré des humeurs, venir prêter allégeance au Parrain français.. Le deuxième poumon de la planète en pleine déforestation accélérée sous la vigueur des entreprises françaises..

 

En fin de compte, le cirque de Copenhague s’est refermé sur une note de triomphalisme honteux devant un accord scandaleux et sans doute sans précédent.. Dans le brouhaha de la foule de délégués accrédités applaudissant ce gâchis sidérant, la gène et la frustration de l’Onu qu’un conseil très restreint des Puissances Dominantes a imposé la médiocrité d’un accord grotesque, mais aussi la forte colère des représentants associatifs qui contrastait avec la prudence – la discrétion curieuse des medias, n’osant pas annoncer au spectateur que le « show » offert, et l’inutile dépense en couverture médiatique, énergétique, financière, était un fiasco extraordinaire..



La schizophrénie mondialisatrice..

 

 

La mondialisation montre en cette décennie qui s’éteint, le meilleur et le pire des hommes.. Devant une décade plongée dans la réflexion identitaire, se cherchant dans les enchevêtrements sanglants des civilisations prêtes à s’exterminer, il y a la souffrance terrible de voir que le rêve magnifique d’ouverture à autrui – du courage d’accepter les autres – et la noblesse de comprendre leur vision du monde forcement différemment mais au fond si semblable ; tous ces idéalismes que portait la doctrine mondialisatrice, sont désormais pulvérisés par une crise aigue du communautarisme.. En rapprochant des mondes éloignés, la mondialisation a exacerbé la stigmatisation infecte des différences, tout en favorisant la montée des vieilles et désastreuses idéologies assimilationnistes..

 

Elle a été le vecteur de l’injustice sociale, de l’inégalité culturelle, du dépouillement de la dignité humaine, de la mise en culpabilité permanente des plus faibles au triomphe hégémonique des plus puissants.. La mondialisation a échoué dans son aspect le plus fondamental : le développement humain et la célébration factuelle de l’universalité.. On aurait penser qu’en ce début de siècle, au regard des boucheries sanglantes qui ont déchiré l’humanité au cours des cent dernières années, que ce désir insatiable de justice et de paix, cette volonté de tolérance et de compréhension - face à l’écoeurement général provoqué par les non-sens du passé - s’impose comme une évidence, que ce soit dans les combats contre la pauvreté, la maladie et l’extrémisme ; mais aussi dans les attitudes rétrogrades paternalistes recouvertes de condescendance..  Cet esprit de responsabilisation de tous vis-à-vis de chacun.. 

 

Malgré les grandes messes politiciennes, les incantations citoyennes, qui ne vont pas souvent bien loin, les hommes ont plutôt dressé des murs impressionnants les uns contre les autres.. Et la mondialisation s’est transformée en un pillage économique intelligemment organisé, un transfert des pollutions des uns vers les pays des autres, une hiérarchisation des besoins des nantis – toujours prioritaires – et la banalisation accrue de la misère humaine.. La mondialisation a raté son projet de construction d’une nouvelle babylone dans laquelle les peuples communieraient dans une osmose salvatrice ; elle n’a que renforcer le déficit abyssal dans la prise en compte de l’autre.. Elle a cautionné l’iniquité économique et sociale, rendu non-avenu les ambitions du vivre-ensemble, vraiment ensemble..

 

La crise financière récente, manifestation d’un capitalisme stupéfiant d’irresponsabilité, a vu surgir de l’hypocrisie des grandes doctrines libérales, le spectre infernal du protectionnisme.. Jamais le réflexe de repli et d’exclusion n’aura été aussi puissant qu’en cette fin de décennie.. L’on a ressuscité les peurs primitives des hommes, au mépris de toute considération humaine ; jeté en pâture les minorités ethniques aux colères populaires afin qu’elles portent le poids atroce de la lâcheté des politicards, cherché en elles les boucs émissaires idéaux des sociétés inquiètes pour leur avenir.. Au lieu que la mondialisation ouvre le chemin de la connaissance d’autrui, que le rapprochement des civilisations soit l’instrument principal de la survie de tous, elle a au contraire enterré dans les fosses communes de l’exaltation nationaliste les particularismes qui composent les autres.. On ne se demande pas « ce que nous pouvons faire pour améliorer le vivre-ensemble » mais systématiquement « ce que les autres doivent perdre pour rentrer dans notre propre représentation identitaire »..

 

Le plus grand paradoxe de la mondialisation est là, une réfaction dans l’acceptation des apports enrichissants de l’autre, une indifférence manifeste et sereine devant les drames humains se passant de l’autre coté des murailles en béton ornées de fils barbelés qui solidifient les mondes..

La question de l’identité nationale est dans son essence la forme suprême du communautarisme parce qu’elle tente d’ériger les fondements de l’exclusion de ceux qui ne correspondent pas à l’idée que l’on en fait.. C’est un questionnement qui n’est rien de plus que la perverse conséquence du manque de préparation politique, de prise de conscience rapide, d’anticipation sociale sur les implications directes de la mondialisation dans des sociétés conservatrices.. Cette question pose le droit de stigmatisation des entités culturelles et humaines étrangères greffées sur l’épine dorsale des sociétés minées par la peur..

 

Comment définir une identité nationale si cela sous-entend que certains groupes d’individus de par leurs croyances, leurs origines ethniques ou leurs cultures seraient de fait incompatibles avec la « grande idée » que l’autre majorité se fait de l’appartenance à la nation ? L’identité nationale est une absurdité dangereuse dans un monde en mouvement, qui tend à fusionner en un ensemble cohérent, fort, fondé sur l’égalité, l’équité – et soyons idéaliste – la fraternité.. A quoi sert un débat sur la question identitaire, si ce n’est à légitimer les xenéphobies, à libérer publiquement les haines obscures, à trouver les proies faciles qui seront donnés en sacrifice d’une paix républicaine au peuple furieux de la sinistrose ambiante ? Quel but fixons-nous lorsque nous nous demandons quelle est notre identité nationale, réalité impalpable et loin d’être immuable ?

 

Le plus important n’est-il pas le sentiment d’être une partie de l’histoire commune et de l’avenir commun qui bat dans le cœur de chaque citoyen ? En fin de compte, c’est une chose bien subjective l’identité nationale, chacun la ressent, se projette en elle et semble peu à même d’en définir les contours.. S’il est difficile à juste titre de répondre à la question « qui suis-je ? » alors que devons-nous attendre d’un « qui sommes-nous ? », c’est une bizarrerie qui ne répond pas aux vrais problèmes, aux enjeux véritables.. Plus qu’une diversion, c’est un coup politique dégueulasse qui devrait faire rougir de honte ceux qui la porte..

 

Célébrée il y a quelques années avec les espoirs de réconciliation entre tous les peuples, la mondialisation a approfondi la fracture entre les plus riches et les plus démunis, elle a donné l’impression que le battement d’ailes du papillon au Brésil pouvait causer le tsunami en Asie, appelant ainsi à une forme de responsabilisation mondiale, mieux une solidarité croissante et renforcée.. Mais force est de constater que le cadavre puant d’un enfant squelettique somalien, les dépouilles des familles entières englouties par des précipitations importantes au Bangladesh, ne feront pas chuter Wall Street.. De même que la misère des autochtones en Amazonie ne fera pas la une des medias, pas autant que les incendies californiens rasant les villas des milliardaires..

 

La mondialisation est une tristesse affligeante.. L’inégalité dans la considération des drames qui touchent des communautés entières d’anonymes, est scandaleuse, et ce malgré le développement exceptionnel des technologies de l’information..

 

Il serait urgent de repenser la mondialisation afin que les échelles de valeur soient les mêmes pour tous, que l’on n’exige pas aux pays pauvres de libéraliser leurs marchés internes alors que les puissants continuent de mettre de l’argent public sous forme de subventions dans les caisses de leurs producteurs.. Il n’est plus possible d’accepter que les prix des matières premières soient dérisoires alors qu’elles sont fortement consommées par ceux qui décident du prix de vente.. La mondialisation doit cesser d’être un instrument de déséquilibre entre les hommes, qu’elle cesse d’attiser les craintes et les intolérances, la rancœur et la violence, qu’elle ne soit plus le chiffon rouge pour attiser les braises du populisme..

 

Le véritable défi de la prochaine décennie sera de mettre un terme à cette schizophrénie mondialisatrice afin de replacer l’humain au cœur de tout développement et de toute universalité culturelle..



Le siècle camerounais ..

 

 

Une plume détonante plongée dans l’encrier obscur des horreurs d’une société ravagée par ses propres démons.. Une fureur des mots qui éclabousse le voile fragile jeté devant le peuple pour lui cacher les montagnes de cadavres que l’oppression a entassé.. S’il existe un domaine où les jeunes camerounais font preuve de génie malgré les temps rugueux qui s’éternisent, c’est dans cette chose ouverte et élitiste, accueillant toutes les audaces et les méprisant doucement, la littérature.. Les jeunes écrivains camerounais sont étonnants d’imagination, bouleversants d’authenticité, déconcertants de vivacité d’esprit, et leur talent semble ne pas connaître de limites..

 

Squattant les premières places des concours littéraires internationaux, ils excellent dans l’art de se raconter, d’inventer le monde et de bouleverser grâce à un langage recyclé un univers encore trop dominé par les mêmes d’hier.. Je fais le pari qu’avant le crépuscule de ce siècle ensanglanté par les passions écarlates de la foi et des autres absurdités, un camerounais se verra décerner le Prix Nobel de littérature, parce qu’une telle génération d’écrivains ne saurait traverser cette époque d’une manière anonyme ne laissant à la prospérité que des empreintes invisibles ignorées par l’Histoire.. Elle ne saurait non plus se satisfaire des miettes déposées ici et là pour contenter la bonne conscience de certains, sans s’approprier le sens de cette évolution en convulsions qui régie le monde..

 

La jeune plume camerounaise noyée dans l’encre des drames inaudibles, interpelle l’écroulement du monde et s’interroge sur la naissance d’un ordre que l’on veut plus globalisant tout en étant profondément ségrégationniste.. Elle va à la rencontre des espaces culturels pour échanger au carrefour de l’universalité, la richesse des différences et la magie de l’ouverture à l’autre.. Les mots de ces jeunes trop longtemps restés captifs d’un milieu hostile, celui de l’injustice institutionnalisée, percutent les murs d’indifférence afin qu’ils vacillent sur leurs fondations en béton, et laissent entrevoir l’espoir, même infime, que ce jour – aujourd’hui soit le dernier jour du pire..

 

C’est ce besoin de lutter contre les non-sens qui prolifèrent à cette époque en pleine crise identitaire, que l’on voit badigeonner à toutes les couleurs sur les vastes déserts blancs.. Des récits de vie suspendus à pas grand-chose, et dont la fragilité terrifiante rappelle à la conscience du lecteur sa propre réalité.. Des histoires dans lesquelles l’espoir fait cocu au cœur des hommes, brisés et en lambeaux, piétinés par la souillure ambiante.. Des morceaux d’existence éclatés par la violence du mépris, que quelques lignes merveilleusement imparfaites essaient de recoller comme un puzzle gigantesque balayé par le vent aride des lieux oubliés.. Un besoin insolent de triompher du monde et de ses tragédies révoltantes, ce sentiment cruel d’être le dernier scribe relatant l’apocalypse des civilisations, voilà toute la puissance presque démentielle de la jeune plume camerounaise..

 

Des larmes, de la sueur et du sang.. Le même trio de tête qui depuis des siècles a vu germer les roses les plus précieuses de la littérature, c’est lui encore qui permet l’éclosion des pétales sanguines d’une inspiration originale et inépuisable.. C’est le vivier de cette nouvelle génération d’auteurs camerounais, décimée dans tous les recoins du monde – des jungles urbaines de New York à la douceur de Québec en passant par les faubourgs parisiens et les elobis de Yaoundé - et poussée dans les tréfonds du désespoir.. C’est là toute la beauté – lugubre, austère, authentique– de ce siècle grandissant, définitivement camerounais..

 

(Extrait du prochain livre de Ludewic Mac Kwin De Davy, « Lettres à Elise.. », à paraître en Février 2010..)